Textes


…Caminante, no hay camino, se hace el camino al andar… (A.Machado)
Née et élevée au soleil et à la mer, j'y puise depuis toujours, ma matière première et mon inspiration. J'aime les rivages, ces territoires flous, ni eau ni terre, qui n'appartiennent à personne et sont inaliénables. Et j'aime les arpenter, l'hiver, et j'y ramasse - compulsivement- ce que la mer y laisse… Chaque élément que je récolte inlassablement, et que je garde précieusement est une partie d’un TOUT à venir qui se révèle soudain, comme l’évidence de quelque chose qui existait déjà.
 Les choses ont une vie bien à elles, il faut réveiller leur âme, toute la question est là  (100 ans de solitude, G. Garcia Marquez).
Après un parcours chaotique et éclectique tant professionnel (spectacle vivant, horticulture…) qu'artistique (photo, dessins, collages, mobiles…), à quarante ans, seule avec un enfant, je décide de me consacrer à plein temps à mon métier d'artiste, et ma forme d'expression privilégiée est maintenant l'installation. J'aime "prendre" et sentir les lieux, et leur laisser m'imposer l'acte.
En 2004, donc, je crée "le petit peuple", simples assemblages de bois flottés bruts, vaguement anthropomorphiques, de 20 à 30 cm de haut, installés au sol, en grand nombre. Je ne savais pas encore qu'ils allaient m'emporter dans un Infini Voyage. Car ce petit peuple a prit vie, il m'a poussé de l'avant, toujours plus loin… "Echoués sur la grève, ils se relèvent, ils se mettent en route, ils cherchent un lieu pour leur cri…" La triste actualité s'est chargé elle-même de faire le rapprochement…
Installés en foule, ce petit peuple suggère avec force, tous les déplacements humains, toute notre histoire, tous nos départs, et nous rappelle que l'humain, depuis la nuit des temps, est un animal migrateur. Il nous interroge sur la question du territoire, de la libre circulation, de la mobilité contrainte. Au-delà, il nous questionne plus profondément sur le sens de la vie, cette longue route que nous parcourons tous, de la naissance à la mort. Pourquoi, comment,  la cheminer ?

Grâce à l'éclectisme de mon parcours, le petit peuple a pu se développer avec une grande diversité de médiums, j'ai saisit tous les moyens d'expression à ma disposition et je bouscule ainsi les hiérarchies convenues entre œuvres murales / spatiales, 2 D / 3D, mobiles / immobiles, échelle 1 / échelle 10. Cette œuvre se décline sous différentes formes plastiques. Du bois flotté au dessin à l'encre, sur tige ou en suspension, en impression photo sur toile ou sur flag, en tableaux, en mobiles ou stabiles, en alphabet, en livre, en court métrage… Toutes ces formes dialoguent, se répondent, se font écho, dans une troublante mise en abime.

Influencée par le théâtre et le cinéma, j'invente en 2011, le NTNC, Nouveau Théâtre Néo Cinétique, en référence au NCNC (Nouveau Cinéma Néo Cinétique) et je crée L'infini voyage, installation mobile et théâtre immobile. Une installation immersive qui peut accueillir le spectacle vivant.

Parallèlement, en 2005, en découvrant le travail d'Andy Goldworthy, je me reconnecte à la nature et au paysage avec le Land art. Je fais régulièrement des résidences de création partout en France. J’aime travailler dans et avec la nature car, les œuvres ainsi créées ne doivent leur force suggestive qu’à leur impermanence, et qu’elles défient toute velléité d’appropriation.
Depuis 2013, dans les bois, les forêts, les parcs, les jardins, je crée des EntreLÁcs, grandes installations filaires sous les arbres. Toi qui es las, entre là, dans l'Entrelacs. Ce sont des refuges, des endroits où s’arrêter, s’assoir et contempler. Des espaces sensoriels à explorer. Une façon d'aborder la question du territoire sur le plan de l'intime. La notion d'interactivité est au cœur de mes préoccupations. Le public est clairement impliqué et la question de l'espace privé/public comme lieu de rencontre et d'échanges sociaux est mise en évidence.

En cette époque d'individualisme forcené, je parle de pluralité. Mes installations sont figuratives, réalistes, politiques et poétiques. A force de simplicité, mon œuvre nous parle de la complexité du monde.
A la manière de Soto, je crée des œuvres pénétrables, qui se vivent de l'intérieur.
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Hier fut la chute,
le roulé-boulé dans le ruisseau, la boue qui colle et asphyxie.
Hier la fuite.
Fuir le foyer, sous peine d'être réduit en cendre.
Fuir l'amoncellement et la pourriture.
Hier fut nombreux.
Et long. Long le chemin, long le froid et le vent, 
dépouillé, nu de ce qu'il aurait fallu, 
dépourvu de ce qu'il aurait voulu.
Qu’était-il promis à ceux qui prenaient la route ?
Quand le corps à force de frotter vient au plus près de l'os.
Quand à ne plus manger, l'appétit disparaît.
Quand de tant de pluie et d'embruns, l’eau devient superflue.
Marcher parce que les autres marchent, 
rêver parce que les autres rêvent, 
espérer parce que les autres espèrent.

Suit le ruisseau, suit le fleuve, suit la mer.
Bloqué dans un méandre, 
broyé par une hélice, 
alourdi d'eau et de sel, 
s'enfonçant dans les flots, 
tombant, enfin doucement, 
enfin sans effort, 
pour reposer au fond, tout au fond, 
jusqu'à bientôt être couvert d'algues, et dissous.
Pendant que d'autres passent, surnagent et flottent jusqu'à la grève. 
Posés sur le sable. 
Séchant. Si légers. Non identifiés.
Un coup de pied te rejette, 
brindille obstinée qui sera là à nouveau demain. 
La mer obsède et intercède. 
Te prend et te pose, te reprend et te repose.
A moins que la herse ne mette ses dents sur toi au risque de te briser.
Ne t'amène dans un enclos. 
Fin du voyage, tu salissais la plage.
Tes os froids et gris jetteront un dernier éclat rouge un jour sans vent.

Mais il y a aussi la main.
Coups de pied, semelles qui brisent et renversent, 
mais la main.
La main tendue, la main que tu n'espérais plus, 
celle que tu n'oses croire, qui te prend et t'emmène, 
qui te débarrasse du sable, 
qui te laisse te remettre debout, 
qui t'invite au souvenir, qui accepte que tu existes, 
qui voit en toi et l'arbre et la route, et le froid et le chaud.
La main qui mesure toute l'usure de ta peau, 
qui te touche et perçoit un doigt de chaleur.
La main qui te repose en confiance.
Es-tu arrivé ? Peux-tu arriver toi qui es parti ?
Petit, qui peuple nos histoires.

Pascal Fruchon,
pour Anne Sarda et son petit peuple.

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